Dans le cadre de ma profession, je suis dans l’obligation de faire 15h de formation par année ou 45h pour trois ans. En ayant fait mon cursus universitaire à l’Université Laval, et ce, à distance, j’ai décidé de m’y réinscrire afin de de faire un microprogramme.
Quand j’ai reçu la confirmation que j’étais acceptée dans ce microprogramme universitaire, j’ai ressenti cette petite poussée d’adrénaline qu’on connaît bien : celle de la personne qui se dit « je peux le faire ». Deux cours, ça semblait raisonnable. Puis, dans la même semaine, je suis tombée sur les MOOC de FUN — France Université Numérique — et je me suis inscrite à deux formations supplémentaires. L’enthousiasme était là. La conviction aussi : j’ai déjà suivi trois cours par session, trois sessions par année, tout en travaillant à temps plein, en m’occupant de mes enfants et en traversant des moments personnels éprouvants. Je sais ce dont je suis capable.
C’est seulement après, en regardant mon calendrier, que la question s’est imposée, plus discrète mais plus importante : « Je suis capable… mais est-ce que j’ai vraiment le temps et la place ? »
Pas la place physique. La place réelle : en attention, en énergie, en disponibilité intérieure.
Planifier avec la version idéale de soi
Il y a un biais bien documenté en psychologie qui porte un nom simple : l’erreur de planification. Dans une étude classique, des étudiants ont estimé le temps nécessaire pour terminer leur mémoire de fin d’études. Leur estimation moyenne était d’environ 34 jours. La durée réelle moyenne ? 55 jours. Seulement 30 % d’entre eux ont terminé à la date qu’ils avaient eux-mêmes prédite (Buehler et al., 1994).
Ce qui est frappant, ce n’est pas qu’ils se soient trompés. C’est qu’ils connaissaient leurs retards passés, et que ça n’a pas changé grand-chose. Nous planifions souvent avec la version idéale de nous-mêmes : celle qui ne tombe pas malade, qui n’a pas d’imprévus familiaux, qui reste concentrée du début à la fin. Or, c’est la version réelle — avec ses responsabilités, ses interruptions et ses limites — qui devra exécuter le plan.
Quand j’ai imaginé ces deux cours plus ces deux MOOC, j’ai visualisé des soirées calmes, des week-ends productifs, une énergie stable. Je n’ai pas vraiment intégré les jours de fatigue, les urgences de dernière minute, les moments où les enfants ont besoin de moi et où le cerveau refuse simplement d’absorber une ligne de plus.
La pauvreté de temps n’est pas qu’une question d’agenda
Il y a quelques années, j’aurais probablement rempli tout l’espace disponible sans trop y penser. Aujourd’hui, je ressens autre chose : une forme de résistance intérieure à recréer un état de « pauvreté de temps ».
La recherche récente sur la pauvreté de temps décrit ce sentiment persistant de ne pas avoir assez de temps pour répondre à ses différentes responsabilités. Dans une étude portant sur près de 10 000 adultes, 41,7 % des participants étaient classés dans un profil de « pauvreté de temps » : des personnes avec des revenus stables mais de très longues heures de travail, et des résultats de santé et de bien-être nettement inférieurs à ceux qui vivaient selon un profil plus équilibré (Heshmati & Phipps, 2026).
Je ne suis pas dans une situation extrême. Mais je reconnais ce sentiment : celui où chaque case de l’agenda est remplie, où chaque minute est assignée à une tâche, et où il ne reste plus vraiment d’espace pour respirer, pour improviser, pour simplement être.
Ajouter un cours, c’est facile. Ajouter un cours à une vie déjà dense, c’est une autre affaire.
Quand les rôles entrent en conflit
Être parent, travailleuse autonome, étudiante, engagée dans plusieurs projets : chacun de ces rôles a ses propres exigences, ses propres urgences, ses propres culpabilités. Une étude qualitative menée auprès de parents qui travaillent et étudient simultanément montre que le conflit de rôles n’est pas seulement une question d’emploi du temps (Kulik, 2025). C’est aussi une charge mentale constante : même quand on est à l’université, on pense aux enfants ; même quand on est avec les enfants, on pense aux travaux à rendre.
Je connais bien cette sensation. Être physiquement quelque part, mais mentalement ailleurs. Essayer d’être pleinement présente dans un rôle, tout en sentant les autres rôles qui tirent dans des directions opposées.
Ce n’est pas une question de compétence. Je suis capable de gérer plusieurs rôles. La question est plutôt : est-ce que je veux volontairement recréer un niveau de conflit de rôles qui, même si je peux le supporter, me coûte en énergie et en présence ?
Avoir les compétences ne garantit pas d’avoir les ressources
Il y a une distinction importante que la science cognitive met en lumière : celle entre capacité et ressources disponibles.
La mémoire de travail — ce « bureau mental » où l’on traite l’information nouvelle — ne peut contenir activement que 3 à 4 éléments à la fois (Cowan, 2001). La théorie de la charge cognitive montre que lorsque la somme des exigences mentales dépasse cette capacité, l’apprentissage et la performance se dégradent, même si on est très compétent (Sweller, 1988).
Autrement dit : je peux avoir toutes les compétences nécessaires pour réussir deux cours et deux MOOC. Mais si, au moment où je dois étudier, mon « bureau mental » est déjà encombré par les suivis professionnels, les messages à répondre, les tâches familiales et la fatigue accumulée, alors ma capacité réelle sur le moment est bien inférieure à ma capacité théorique.
Avoir les compétences, c’est comme avoir une bibliothèque bien remplie dans sa tête. Mais pour apprendre ou travailler, il faut aussi de l’espace libre sur le bureau. Et ce bureau est petit.
Changer d’objectif n’est pas un échec
C’est peut-être le point le plus important que j’ai appris ces dernières années : modifier, reporter ou même abandonner un objectif peut être une décision adaptative, pas un échec.
Des recherches sur la régulation des buts montrent que les personnes qui parviennent à se désengager d’objectifs devenus inaccessibles ou trop coûteux rapportent un meilleur bien-être psychologique (Wrosch et al., 2003). Une méta-analyse récente portant sur 235 études confirme que le désengagement de buts qui menacent notre équilibre est associé à de meilleurs résultats en termes de santé et de satisfaction globale de vie (Riddell et al., 2026).
En d’autres mots : savoir dire « ce cours, ce n’est pas le bon moment » est une forme d’intelligence, pas une faiblesse.
Évaluer une possibilité… dans son contexte réel
Quand on regarde une nouvelle formation, la première question qu’on se pose est souvent : « Est-ce que je suis capable de le faire ? » C’est une bonne question. Mais elle est incomplète.
La vraie question, plus honnête, est : « Est-ce que j’ai vraiment la place, dans ma vie actuelle, pour l’ajouter à tout le reste ? »
Pas dans ma vie idéale. Pas dans la version de moi qui dort 8 heures par nuit, qui n’a jamais d’imprévus et qui reste motivée du début à la fin. Mais dans ma vie réelle, avec ses contraintes, ses fatigues et ses priorités.
Ma décision
J’ai fini par annuler l’un des deux cours universitaires.
Ce n’était pas un renoncement. C’était un choix conscient, basé sur une question plus honnête : « Est-ce que je veux vraiment vivre ça, dans ma vie actuelle ? »
Avant de cliquer sur le bouton, j’ai fait la liste de ce que je suis vraiment prête à vivre dans les prochains mois :
- Des soirées où je ne fais rien, sans culpabilité.
- Des week-ends où je ne suis pas en mode « rattrapage ».
- De la présence réelle avec mes enfants, pas une présence physique avec la tête ailleurs.
- Un apprentissage qui me nourrit, pas un apprentissage qui m’écrase.
Et dans cette liste, un cours universitaire plus deux MOOC, c’est déjà beaucoup. Deux cours universitaires plus deux MOOC, c’était trop. Pas parce que je n’en suis pas capable. Mais parce que je ne veux plus remplir tout l’espace disponible par simple réflexe de performance.
Je suis capable. Mais cette fois, je choisis aussi d’avoir le temps et la place.
Références scientifiques citées
- Buehler, R., Griffin, D., & Ross, M. (1994). Exploring the “planning fallacy”: Why people underestimate their task completion times. Journal of Personality and Social Psychology, 67(3), 366–381. https://doi.org/10.1037/0022-3514.67.3.366
- Cowan, N. (2001). The magical number 4 in short-term memory: A reconsideration of mental storage capacity. Behavioral and Brain Sciences, 24(1), 87–185. https://doi.org/10.1017/S0140525X01003922
- Heshmati, S., & Phipps, S. (2026). Profiles of time and income poverty: A person-centered examination of health and well-being outcomes using large-scale survey data. Journal of Health Psychology. https://doi.org/10.1177/13591053251407798
- Kulik, L. (2025). Working and Studying Israeli Parents: Experiences in Multiple Role Interfaces. International Journal of Applied Psychoanalytic Studies. https://doi.org/10.1007/s10447-025-09605-3
- Riddell, H., et al. (2026). A meta-analytic review and conceptual model of the antecedents and outcomes of goal adjustment in response to striving difficulties. Nature Human Behaviour. https://doi.org/10.1038/s41562-025-02312-4
- Sweller, J. (1988). Cognitive load during problem solving: Effects on learning. Cognitive Science, 12(2), 257–285. https://doi.org/10.1207/s15516709cog1202_4
- Wrosch, C., Scheier, M. F., Miller, G. E., Schulz, R., & Carver, C. S. (2003). Adaptive self-regulation of unattainable goals: Goal disengagement, goal reengagement, and subjective well-being. Personality and Social Psychology Bulletin, 29(12), 1494–1508. https://doi.org/10.1177/0146167203256921